Le 6ème sens du musicien : la Proprioception

 

 

Le travail technique est-il nécessairement une torture ?

 

…En-tête en forme de provocation… Je l’assume. Attendez de lire ce qui va suivre avant de vous répandre en protestations indignées…

Une grande part du travail quotidien du musicien à son instrument relève de la technique. Qu’il s’agisse d’exercices destinés à surmonter une difficulté technique en général, ou un travail plus informel et plus spécifique sur un passage un peu ardu au cœur du morceau que nous travaillons. Jusque-là, je pense que vous me suivez…

Au sujet de ce travail technique d’ailleurs, quels adjectifs vous sautent à l’esprit ? Allez-y, défoulez-vous… si, si…

…Barbant, ennuyeux, long, etc. etc…  voire même souvent…  douloureux.

Douloureux à cause de notre acharnement à vouloir à tout prix vaincre cette difficulté technique qui nous entrave.

Notre corps nous résiste et nous ne le supportons pas.

Ce faisant, nous nous engageons trop souvent dans un corps à corps avec nous-mêmes, dont nous sortons parfois vainqueurs, mais pas toujours en bon état… (douleurs, tendinites, maux de dos, tensions, énervement, et dans les cas les plus graves : doigts déformés, ou qui finissent par refuser les ordres de notre cerveau – c’est ce qu’on appelle une dystonie. Je vous laisse compléter avec vos propres maux…).

On prétend d’ailleurs que le mot travail viendrait du latin tripalium: torture…

Notre corps est pourtant bien fait… et il traite avec nous avec plus de douceur que nous ne le traitons. Il nous envoie des signaux. Parfaitement clairs. Une douleur naissante nous invite tout simplement à cesser le geste en cause avant que les dégâts ne soient trop importants…

Un sens oublié nous permet ce lien avec notre corps : la Proprioception. Partons à sa découverte.

 

I.  Le 6ème sens du musicien : la Proprioception…

 

Chacun de nous connaît depuis l’enfance les 5 sens par lesquels nous percevons le monde : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût… L’école maternelle nous apprend à les explorer.

Nous possédons pourtant tous un 6ème sens, aussi essentiel que les cinq autres réunis : la Proprioception . Sous ce mot barbare se cache une réalité fort simple : c’est le sens qui nous permet d’avoir conscience de notre propre corps, de nous l’approprier, de le sentir évoluer dans l’espace.

Mais comment l’appréhender ? Que signifie-t-il pour nous ?

…La sagesse populaire nous dit qu’on ne réalise la valeur de ce que l’on possède que lorsqu’on le perd…  Alors observons ce qui se passe si nous perdons ce sens, et écoutons le célèbre neurologue anglais Oliver Sacks nous raconter l’histoire d’une de ses patientes : Christina, dans son livre L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, sous le titre « la femme désincarnée »

 

L’histoire de Christina

 

« Christina était une attachante jeune femme de vingt-sept ans, qui pratiquait le hockey et l’équitation. Sûre d’elle-même, robuste de corps et d’esprit, elle avait deux jeunes enfants et travaillait, chez elle, comme programmeuse sur ordinateur. Intelligente et cultivée, elle aimait la danse et les poètes du Lakeland. Sa vie était active et bien remplie. Elle n’avait jamais été malade plus d’une journée lorsque, à la suite d’une crise de douleurs abdominales, on lui découvrit des calculs biliaires. Il lui fut alors conseillé de se faire ôter la vésicule. »

Entrée à l’hôpital trois jours avant l’opération, elle fut mise sous antibiotiques, simple précaution d’usage pour préparer l’opération. La veille de l’intervention, Christina fut atteinte de symptômes étranges, elle devenait instable sur ses pieds, elle avait des mouvements gauches et désordonnés et ses mains laissaient échapper tout ce qu’elle tenait.

« Le jour de l’opération, Christina était encore plus mal. Il lui était impossible de tenir debout – à moins de regarder ses pieds. Elle ne pouvait rien tenir dans ses mains, qui restaient ballantes – sauf si elle gardait un œil sur elles. Si elle les tendait pour prendre quelque chose ou pour essayer de se nourrir, ses mains se dérobaient ou battaient l’air, comme si elle avait perdu quelque coordination ou contrôle essentiel.

« Elle pouvait à peine s’asseoir – son corps « se dérobait ». Son visage était étrangement privé d’expression, sa mâchoire tombait, elle avait même perdu sa posture vocale.

« – Il s’est passé quelque chose d’affreux, grimaçait-elle d’une voix éteinte et spectrale. Je ne sens pas mon corps. Je me sens bizarre – désincarnée. »

 

Diagnostic

 

Un physiothérapeuthe appelé en urgence, établit le diagnostic suivant, après une batterie de tests :

« – C’est tout à fait extraordinaire, dit-il. Je n’ai jamais rien vu ou lu de semblable sur la question. Elle a perdu toute proprioception – vous aviez raison – de la tête aux pieds. Elle n’a plus aucune sensibilité dans les muscles, les tendons et les jointures. Il y a une légère diminution des autres modalités sensorielles – de la sensibilité à la lumière, à la température et à la douleur. Mais c’est avant tout le sens de la position – la proprioception – qui a subi les dégâts. »

Les neurologues, à la suite de nouveaux examens, finirent par découvrir la cause de cet état : une névrite, ou inflammation des nerfs. De nombreuses incertitudes pesaient sur l’évolution de la maladie, et sur la possibilité ou non de retrouver le sens perdu. Il fallut expliquer son mal à Christina.

« Christina écoutait intensément, avec une sorte d’attention désespérée.

– Alors, ce que je dois faire, dit-elle lentement, c’est me servir de ma vue, de mes yeux, là où, avant, je me servais de – comment dites-vous ? – la proprioception ? J’ai déjà remarqué, ajouta t-elle avec amusement, que je peux « perdre » mes bras. Je les crois à un endroit et je les retrouve ailleurs. Cette proprioception, c’est en quelque sorte les yeux du corps, le moyen par lequel le corps se voit lui-même. Et, ce qui m’arrive, à moi, c’est une sorte de cécité du corps. Mon corps ne peut plus se « voir » lui-même s’il a perdu ses yeux, n’est-ce pas ? Aussi je dois l’observer – être ses yeux. N’est-ce pas ? »

« La première semaine, Christina ne fit rien ; elle resta couchée passivement et mangea à peine. Elle était dans un état de choc, d’horreur et de désespoir violents. Quelle vie l’attendait s’il n’y avait pas de guérison naturelle possible ? Qu’adviendrait-il si chacun de ses mouvements était artificiel, et surtout si elle se sentait ainsi désincarnée ? »

 

Rééducation

 

« Puis la vie reprit, comme elle put, et Christina commença à bouger. Elle ne put d’abord rien faire sans l’usage de ses yeux ; dès qu’elle les fermait, elle s’affaissait complètement sur elle-même. Au début, elle dut se guider par la vue en regardant attentivement la partie de son corps qui était en train de bouger, ce qui exigeait une conscience et une vigilance plutôt pénibles. Dûment surveillés et réglés, ses mouvements furent d’abord gauches et artificiels. Mais ensuite ils se firent plus naturels et plus gracieux (bien que restant encore complètement dépendants de l’usage des yeux) – et ce fut une heureuse surprise, pour elle comme pour nous, de constater qu’il y avait en elle une faculté d’automatisme qui progressait jour après jour. »

« Ainsi, sur le moment et dans le mois qui suivit cette catastrophe, Christina resta aussi flasque qu’une poupée de chiffon, incapable même de s’asseoir. Mais, trois mois plus tard, j’eus la surprise de la voir s’asseoir très délicatement – trop délicatement, d’une manière un peu figée, comme une danseuse au milieu d’une pose. Et je m’aperçus bientôt que cette façon de s’asseoir était bien, en effet, une pose adoptée et conservée sciemment et automatiquement, une sorte de posture forcée, délibérée, théâtrale, destinée à suppléer l’absence prolongée de toute posture naturelle, authentique.

Il en fut de même, après une période mutique, pour sa voix. Celle-ci était posée comme devant l’auditoire d’un théâtre. Elle compensa par l’oreille le manque de sensations corporelles liées à la production du son. Il en était encore de même pour son visage – celui-ci avait tendance à rester mou et privé d’expression à moins qu’elle ne renforce artificiellement son expression (ses émotions intérieures demeurant pourtant tout à fait normales et intenses).

Mais tous ces moyens demeuraient, dans le meilleur des cas, limités. Ils lui rendaient la vie possible – mais ils ne la lui rendaient pas normale. Christina apprit à marcher, à utiliser les transports en commun, à accomplir les tâches ordinaires de la vie – mais elle ne put le faire qu’à condition de s’entraîner à une vigilance extrême ; sa manière de faire les choses restait étrange et pouvait se détraquer si son attention était distraite

Par exemple, si elle se mettait à parler en mangeant, ou si elle pensait à autre chose, elle pouvait empoigner son couteau et sa fourchette avec une force douloureuse – sous la pression, ses ongles et le bout de ses doigts en devenaient blancs ; mais si cette pénible pression se relâchait, ses mains inertes les laissaient tomber, sans plus – il n’y avait pas d’intermédiaire, pas la moindre modulation. »

Bien que sa patiente rééducation lui ait permis de reprendre une vie presque normale, Christina ne put jamais récupérer ce sens si précieux, la proprioception, qui nous donne le sentiment d’être incarnés, d’habiter notre propre corps. Elle ne put compenser ce manque au quotidien qu’en déployant des trésors d’ingéniosité.

 

 

Ce qu’est la proprioception

 

Cette terrible histoire nous permet d’affiner notre définition de la proprioception, ce sens à la fois si discret et si omniprésent, si impalpable et pourtant si déterminant. Sa présence nous est si familière que nous n’en avons pas la moindre conscience. Seule une privation totale pourrait nous le révéler à nous-mêmes.

 

1/ La proprioception est le sens de la position. Elle nous permet de nous mouvoir avec habileté dans notre environnement, nous asseoir sur une chaise, dans un canapé, en mesurant sans y penser l’ampleur des gestes à effectuer pour y parvenir. A lever le pied de la hauteur exacte qu’il faut pour monter les marches d’un escalier. Qui n’a jamais trébuché à cause d’une marche dont l’inégalité nous surprend ? ou d’un trou dans le sol ?

 

2/ La proprioception nous permet de mesurer sans même y penser la force nécessaire pour saisir un objet : suffisamment fermement pour ne pas le laisser tomber, mais pas trop pour ne pas le briser, ni se faire mal. L’épisode du couteau et de la fourchette est très révélateur de cette fonction.

 

3/ La proprioception nous permet de connaître la position de nos membres dans l’espace sans les regarder. Fermez les yeux un moment… êtes-vous capable de dire où se trouvent vos mains ? les sentez-vous ? La réponse est forcément oui. Elles ne disparaissent pas purement et simplement de votre expérience sensorielle comme n’importe quel autre objet de votre environnement au moment où vous fermez les yeux. Si l’on bandait vos yeux, que l’on vous faisait faire plusieurs tours sur vous-même, et qu’on vous demandait de désigner cette chaise qui n’était pas si loin de vous tout à l’heure vous en seriez incapable.

Mais vous savez toujours où se trouvent vos mains. Et ce n’est pas qu’un souvenir visuel : bougez légèrement vos mains, vos bras, tout en gardant les yeux fermés. Êtes-vous capable de dire où elles se trouvent maintenant ? Oui.

 

 

En quoi la Proprioception se distingue-t-elle du Toucher ?

 

Le Toucher communique une information sur le monde extérieur, et nous permet entrer en interaction avec lui. La Proprioception nous transmet notre monde intérieur, nous fait ressentir notre propre corps

 

Le Toucher est l’interface entre notre corps et l’instrument de musique que nous pratiquons. Il nous permet de sentir réagir l’instrument à notre contact : la résistance de la touche, de la corde, l’appui de l’archet…

 

La Proprioception, elle, nous permet de sentir la position de nos bras et de nos jambes dans l’espace, la distance entre nos doigts, leur position l’un par rapport à l’autre. La force et l’amplitude de nos mouvements.

 

 

Proprioception et vieillissement

 

Il semble que, comme nos autres sens, la proprioception soit altérée par le vieillissement. De même que notre ouïe baisse, que notre vue s’affaiblit, la perception que nous avons de notre propre corps pourrait devenir moins précise avec le grand âge.

Un ami m’a envoyé récemment un témoignage qui confirmerait cette hypothèse : un vieux musicien lui disait que plus les années passaient, plus la perception de ses membres et de ses gestes était “floue” et lui confiait également que ce phénomène rendait plus difficile l’exécution de morceaux.

 

 

 

 

II. La proprioception pour le musicien

 

Reprenons les trois principales fonctions de la proprioception, telles que nous les avons exposées ci-dessus, et voyons ce qu’elles signifient pour le musicien.

 

1/ La proprioception nous permet de mesurer l’ampleur de nos gestes (déplacement dans l’espace)

 

Particulièrement vrai dans le cas des instruments à clavier, où nos mains lâchent le clavier pour parcourir des distances parfois assez grandes. C’est typiquement le cas au piano.

L’orgue et le clavecin ne sont pas en reste malgré leurs claviers plus courts, avec des changements parfois rapides de claviers.

La direction est différente mais les déplacements existent évidement aussi à la harpe.

 

Nous avons tendance à nous fier à notre vue pour contrôler ces déplacements. Plus que nous le croyons. Pour en prendre conscience, je vous invite à vous filmer et à observer à quelle fréquence vous jetez des coups d’œil à votre instrument et à vos mains. Les allers-retours sont parfois incessants entre les mains et la partition, symptômes et causes de tensions et de stress, qui nuisent in fine à la fluidité du discours musical.

 

Cessons de surveiller nos doigts. Apprenons la géographie des déplacements, apprenons à ressentir les intervalles et l’amplitude des gestes. Faisons confiance à ce puissant mécanisme d’automatisation que permet la proprioception.

 

C’est un véritable exercice de lâcher-prise. La proprioception, associée au toucher, est l’outil de prédilection des aveugles. Nous pouvons nous inspirer de leur exemple pour faire davantage confiance à ce sens et le développer. Cela peut avoir un côté un peu terrifiant au début, et nécessite un lâcher prise qui ne va pas de soi. Il faut accepter l’idée de se tromper dans les premiers temps, ce qui peut être vécu comme un retour en arrière. Garder à l’esprit que ce n’est que provisoire et cela ne durera que le temps d’enregistrer les distances à parcourir.

 

La vue n’est évidemment pas à exclure totalement, elle est un guide efficace. Mais tout ne devrait pas reposer sur elle. On gagnera à expérimenter cette nouvelle voie qui consolidera l’ensemble.

On avait fait jouer Mozart sous une écharpe. N’hésitez pas à votre tour à lâcher la bride à votre créativité : caches en carton à disposer au-dessus des claviers et de vos mains, lunettes équipées d’œillères inférieures vous cachant le clavier, etc.

 

 

2/ La proprioception nous permet de mesurer la force de nos gestes (maîtrise de soi, de son corps, dans l’interaction avec l’instrument)

 

Nos instruments sont la plupart du temps fragiles, voire très fragiles. On les enferme dans des étuis et coques protectrices. Les manier nécessite du soin et de la délicatesse, des gestes contrôlés et mesurés. C’est la proprioception qui nous permet cette délicatesse. A minima pour les tenir avec l’exacte force nécessaire : assez pour ne pas les laisser tomber, pas trop pour ne pas les déformer ni les briser. C’est ce que nous apprenait l‘histoire de Christina.

Cette capacité nous paraît évidente, innée. Elle ne l’est pourtant pas : nous l’avons apprise, expérimentée, affinée, et ce processus a pris des années. Nous le savons du reste tous intuitivement : qui mettrait entre les mains d’un jeune enfant un objet très fragile et de grand prix ?

 

Mais elle nous permet d’aller bien au-delà : elle est déterminante pour la qualité et la musicalité d’une interprétation.

La qualité du son dépend en effet de paramètres infimes du geste : de la qualité et de la rapidité ou de la lenteur d’attaque et relâcher d’une touche ; du poids sur l’archet ; de la qualité et du contrôle du flux d’air injecté dans l’instrument à vent. Les nuances au piano sont obtenues par ce contrôle raffiné de la force mise en jeu, tout le corps y participe.

Tout l’enjeu du travail du musicien est d’apprendre au fil des années à affiner et à préciser toujours davantage son geste, pour le rendre le plus juste et efficace possible dans sa réponse à l’intention musicale. Il faut savoir doser : y mettre suffisamment de poids, de force, mais savoir aussi, a contrario, enlever l’excès inutile d’énergie. Sans la proprioception, ce travail serait impossible.

 

 

3/ La proprioception nous permet de sentir la position de nos membres dans l’espace, et leur position les uns par rapport aux autres

 

C’est particulièrement vrai pour cet autre art merveilleux qu’est la danse. Position des bras, des jambes… Mais nous musiciens ne sommes pas en reste.

Il est fascinant de voir avec quelle précision nous enregistrons des positions. Demandez à un pianiste de mettre sa main en position de frapper un intervalle d’octave, de quinte, de tierce : sa main en prendra immédiatement la forme. Demandez à un flûtiste, un hautboïste, un clarinettiste de vous jouer telle note : ses mains en prendront la forme : elles se placeront automatiquement au-dessus des clés à jouer, sans qu’il ait besoin d’y jeter le moindre coup d’oeil. Il en est de même pour le harpiste.

 

On utilise à juste titre la notion d’« empreinte » pour qualifier ce phénomène : en effet notre instrument laisse en nous son empreinte…

 

Il est aisé de se rendre compte de la force de ces automatismes. Permettez-moi de prendre l’exemple de mon instrument, l’orgue. Nous, organistes, sommes souvent obligés de passer d’un instrument à l’autre, ne pouvant évidemment transporter avec nous notre orgue personnel… Or les dimensions peuvent varier d’un instrument à l’autre. Placez un organiste sur un instrument ancien, aux touches plus étroites que celles des claviers modernes, et il vous frappera des intervalles de 9èmes, pensant faire des octaves. Il est assez déstabilisant d’avoir à se concentrer pour rapetisser cet intervalle si usuel.

Placez le même organiste sur un instrument au pédalier (clavier pour les pieds) légèrement décalé vers la droite ou vers la gauche par rapport aux normes en usage : son pied tombera systématiquement une note à côté. Il devra faire preuve d’une concentration supplémentaire pour obtenir le même résultat qu’avec ses automatismes habituels. Un temps d’adaptation dans ces deux cas est nécessaire. Un mécanisme d’accoutumance se met néanmoins relativement vite en place.

 

Les exercices systématiques de gammes et d’arpèges, par lesquels nous passons tous, quel que soit notre instrument, visent à imprimer en nous ces écarts. Ce travail technique, quoique ennuyeux, est essentiel et indispensable.

Ces empreintes sont d’ailleurs, parmi de nombreux autres, un paramètre essentiel de la virtuosité. La main ayant pris automatiquement la forme d’un accord ou d’un arpège avant même de toucher les touches, les doigts déjà posés sur les touches à venir sont ainsi prêts à enchaîner les notes et à les frapper quasi immédiatement.

 

La perception que nous avons de nos gestes s’arrête souvent malheureusement à nos doigts et nos mains. La proprioception nous invite à élargir notre perception et à ressentir notre corps comme un tout. Tout y est connecté. Nous avons parfois tendance à l’oublier. Réapprenons à devenir attentifs aux conséquences du mouvement d’un de nos membres sur le reste du corps.

Déplacez votre main vers l’avant : voyez comme ce mouvement implique l’avant-bras, le coude, le bras. Sentez-vous les conséquences de ce mouvement jusque dans votre épaule et dans votre dos ? Votre équilibre se modifie subtilement.

Mais il est très curieux aussi de constater que le mouvement d’un doigt entraîne souvent des gestes parasites ailleurs, non prévus ni contrôlés, parfaitement inutiles, et même nuisibles car ils déstabilisent l’équilibre et la stabilité de la main, ou créent des tensions : mouvement réflexe, incontrôlable, d’un autre doigt de la même main, tensions dans le poignet, ou dans les épaules.

Pour en prendre conscience, je vous invite à l’exercice suivant : jouez quelques mesures, assez lentement et au lieu de regarder le doigt qui joue, observez attentivement ce que font les autres doigts, ou ce qui se produit ailleurs dans votre corps… Vous serez peut-être surpris des conséquences de vos gestes dans le reste de votre main ou de votre corps.

En prendre conscience, ressentir ces gestes parasites permettra de les éradiquer peu à peu. C’est d’ailleurs l’objectif des exercices visant à améliorer l’indépendance des doigts. Le principe en est très simple. On pose les doigts sur le clavier, un par note, sans enfoncer les touches ; et on joue chaque doigt l’un après l’autre en vérifiant que les autres ne bougent pas.

 

 

III.  La Proprioception, fondement de la mémoire des gestes

 

Les scientifiques la nomment mémoire procédurale. Aussi appelée mémoire kinesthésique ou mémoire musculaire par les musiciens, cette mémoire sensorielle est l’équivalent, pour la proprioception, de la mémoire visuelle pour la vue, ou de la mémoire auditive pour l’ouïe.

La mémoire procédurale nous permet d’exécuter automatiquement des séquences de gestes. Elle nous permet de tenir sur un vélo, nouer un lacet, conduire une voiture, skier, etc…

Elle s’obtient par la pratique et la répétition.

Très lente à construire, elle est in fine extrêmement robuste. Très fiable, elle conserve ses souvenirs même s’ils ne sont pas utilisés pendant plusieurs années.

(…« c’est comme le vélo : ça ne s’oublie pas… »…)

 

Mais, contrairement à une idée assez largement répandue chez les musiciens, elle ne permet pas à elle seule de retenir « par cœur » un morceau de musique.

Car elle est davantage une mémoire du « comment faire », contrôlant automatiquement, implicitement, la façon dont nous exécutons nos gestes, leur qualité et leur précision, et la fluidité avec laquelle ils s’enchaînent les uns aux autres. Elle rend tout simplement possible l’exécution d’un morceau de musique sans penser consciemment à nos gestes, ce qui est une base absolument fondamentale et même – déjà en soi – un exploit, lorsqu’on pense à la finesse et la complexité des gestes nécessaires…

 

En revanche, retenir l’enchaînement sur plusieurs minutes des centaines voire des milliers de gestes différents que suppose un morceau de musique n’est pas de son seul ressort, et ne relève pas de sa seule compétence. Cet exercice périlleux nécessite le concours et le soutien des autres mémoires : auditive, visuelle, et logique.

La mémoire procédurale n’est que le pantin, la matière brute, mis en mouvement par les autres mémoires. Elle offre ce qu’elle sait faire, des gestes d’une grande complexité, et les autres mémoires lui dictent la séquence des gestes à enchaîner.

Elle n’est donc qu’une composante – indispensable et fondamentale – de la mémoire musicale, sujet vaste et passionnant que nous aurons l’occasion d’approfondir dans de nombreux articles à venir.

 

 

IV. La proprioception, une alliée de choix pour le musicien

 

Nous avons à notre disposition ce capteur merveilleux qui ne tombe jamais en panne et ne se met jamais en grève : la proprioception. En nous donnant un feed-back constant sur nos sensations corporelles, elle nous permet d’apprendre à contrôler finement notre propre corps, tous nos gestes, leur ampleur, leur force, et leur précision.

A nous d’être à son écoute et de tirer un parti maximum de ses ressources.

 

1/ Elle est le moyen le plus efficace de faire progresser sa technique

 

La répétition est nécessaire et cruciale, nous y reviendrons, mais elle perd de son efficacité si l’on ne porte pas attention à la qualité du geste répété. Ne jamais hésiter à sonder ce geste, le remettre en question et voir si on peut l’améliorer.

La proprioception nous permet d’ajuster tous les paramètres du geste : force, amplitude, Sentir toutes les conséquences d’un geste dans les autres parties du corps.

Tester et ressentir différentes façons de faire. Force, amplitude. Rapidité de l’attaque et du relâché, poids du bras.

Cette conscience nous permet au fil des mois et des années d’affiner toujours davantage nos gestes.

 

 

2/ Elle évite les blessures

 

La proprioception nous invite à être à l’écoute de notre corps, et ne pas « passer en force ». A apprendre à saisir les signaux d’alerte (douleurs) avant qu’ils ne se transforment en tendinites, maux chroniques de dos, ou en blessures de surmenage.

Une douleur est toujours une invitation à repenser son geste.

 

C’est aussi la proprioception qui nous permet de contrôler notre respiration. Cruciale pour les chanteurs et instrumentistes à vent, la gestion de la respiration est en fait un point essentiel pour tout musicien quel que soit son instrument. Respiration calme, lente et profonde. Etre attentif notamment à la façon dont on respire au moment des passages difficiles. Sans nous en rendre compte nous avons tendance à nous mettre en situation d’apnée, à bloquer notre respiration. En prendre conscience, et travailler ces passages sur une longue expiration continue.

Vérifier également l’inspiration que l’on prend juste avant de démarrer le morceau ou le passage que l’on travaille. Veiller à ce qu’elle soit suffisamment large et non trop serrée.

 

La proprioception nous permet aussi de prendre conscience de toutes les tensions que nous mettons dans notre corps en jouant. Les épaules notamment. Les points sensibles varient selon les instruments.

Les douleurs chroniques et les blessures de surmenage sont toujours la conséquence d’un travail jusqu’à épuisement avec défaut de posture, sans tenir compte des signaux d’alerte que nous envoie notre corps.

Imaginez-vous entendre une alarme incendie, sentir la fumée, et voir les flammes… et ne rien faire. Cette situation apparemment absurde est pourtant le lot de la plupart d’entre nous, à des degrés extrêmement divers.

La méditation en pleine conscience – dont on nous rebat les oreilles à longueur de temps – n’est rien d’autre que cette attention particulière portée à la sensation intérieure. Le travail technique, une invitation donc à la méditation… Paradoxal, n’est-ce pas ?

Et pourtant si vrai.

 

 

Conclusion 

 

Jouer d’un instrument de musique met en œuvre tous nos sens, particulièrement l’ouïe, la vue et le toucher, que nous explorerons un à un. Mais le plus méconnu et peut-être le plus puissant d’entre eux est la Proprioception.

Réapprenons à apprivoiser ce sens oublié, à lui faire confiance, et à en développer la sensibilité. Bref, faisons-en notre allié.

Il s’agit d’apprendre à développer une intelligence corporelle. On a tendance à ne voir de la musique que la complexité de sa théorie et à se laisser submerger par elle. Il faut apprendre à lire les clés, concevoir le rythme, les intervalles, comprendre l’harmonie…

Elle est pourtant d’abord un art corporel, incarné. Nous sommes tout entier l’instrument qu’il faut travailler, modeler.

Le travail du musicien, comme celui du danseur ou du sportif de haut niveau, spécialise notre corps, modifie notre cerveau.

Les heures de travail acharné nécessaires à cette lente transformation, loin d’être cette torture qu’elles sont trop souvent, peuvent se muer en heures de méditation et d’écoute de notre corps… La méditation, tellement en vogue aujourd’hui – et pour de bonnes raisons – est cette présence particulière à la sensation, ce rappel que nous sommes un corps autant qu’un esprit. Le travail technique peut donc être l’occasion d’un nouveau rapport à notre corps : soyons à son écoute.

(L’écoute est d’ailleurs la base de toute réconciliation… Souvenez-vous en si vous êtes fâché avec un ami…)

Arrêtons de penser, de réfléchir, de rationaliser. Apprenons davantage à ressentir…

Le travail technique comme une méditation… Merveilleux programme, non ? Fermez donc votre ordinateur, votre tablette ou votre smartphone, allez vers votre instrument, je vous invite à tester cette idée immédiatement… 🙂

 

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